{"id":1565,"date":"2026-09-12T03:13:41","date_gmt":"2026-09-12T01:13:41","guid":{"rendered":"https:\/\/lafricaine.news\/?p=1565"},"modified":"2026-09-12T12:41:10","modified_gmt":"2026-09-12T10:41:10","slug":"adire-le-tissu-qui-raconte-les-femmes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lafricaine.news\/en\/adire-le-tissu-qui-raconte-les-femmes\/","title":{"rendered":"Adire, the Fabric That Tells Women's Stories"},"content":{"rendered":"<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a des v\u00eatements que l&rsquo;on admire pour leur coupe. Il y en a d&rsquo;autres que l&rsquo;on regarde avant m\u00eame de les porter. L&rsquo;adire appartient \u00e0 cette seconde cat\u00e9gorie. Avec ses bleus profonds et ses motifs blancs, ce textile capte imm\u00e9diatement le regard. Pourtant, sa beaut\u00e9 ne tient pas qu&rsquo;\u00e0 sa couleur. Elle se niche aussi dans le geste, dans le temps, et dans la m\u00e9moire qu&rsquo;il porte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour ce premier article de notre rubrique Oshun, d\u00e9di\u00e9e \u00e0 la mode et \u00e0 la beaut\u00e9 africaines, difficile de trouver un sujet plus symbolique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Qu&rsquo;est-ce que l&rsquo;Adire ?<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mot \u00ab\u00a0adire\u00a0\u00bb vient de deux termes yoruba : <em>adi<\/em>, attacher, et <em>re<\/em>, teindre. Litt\u00e9ralement, donc, \u00ab\u00a0attach\u00e9 et teint\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce label, comme le documente le <a href=\"https:\/\/www.vam.ac.uk\/articles\/adire-tied-and-dyed-indigo-textiles\">Victoria and Albert Museum<\/a> de Londres, s&rsquo;est impos\u00e9 au tout d\u00e9but du XXe si\u00e8cle pour d\u00e9signer un tissu de coton teint \u00e0 l&rsquo;indigo naturel, orn\u00e9 de motifs obtenus gr\u00e2ce \u00e0 des techniques de r\u00e9serve qui emp\u00eachent la teinture d&rsquo;atteindre certaines zones du tissu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;Adire est n\u00e9 des mains des Femmes d&rsquo;Abeokuta<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Impossible de raconter cette histoire sans \u00e9voquer Abeokuta, ville du sud-ouest nig\u00e9rian devenue, d\u00e8s les ann\u00e9es 1920, le v\u00e9ritable moteur de cette industrie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les femmes egba y ont transform\u00e9 un savoir domestique en industrie r\u00e9gionale \u00e0 part enti\u00e8re. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;acc\u00e8s aux tissus de coton import\u00e9s, elles ont produit \u00e0 plus grande \u00e9chelle, jusqu&rsquo;\u00e0 faire du march\u00e9 d&rsquo;Itoku l&rsquo;un des plus grands centres textiles d&rsquo;Afrique de l&rsquo;Ouest.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;historienne Judith Byfield, professeure \u00e0 Cornell University et autrice de l&rsquo;ouvrage de r\u00e9f\u00e9rence <em>The Bluest Hands: A Social and Economic History of Women Dyers in Abeokuta<\/em>, l&rsquo;affirme sans d\u00e9tour : dans les ann\u00e9es 1920, l&rsquo;industrie de l&rsquo;adire \u00e9tait tout simplement <strong>l&rsquo;industrie la plus lucrative d&rsquo;Abeokuta<\/strong>. Ces femmes contr\u00f4laient, par ailleurs, l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de la cha\u00eene : la cr\u00e9ation des motifs, la teinture, et la vente.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Certaines artisanes allaient m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 signer leur travail. Le V&amp;A a ainsi document\u00e9 des pi\u00e8ces o\u00f9 un petit symbole, discr\u00e8tement dissimul\u00e9 dans l&rsquo;ourlet, servait de signature \u00e0 sa cr\u00e9atrice, la preuve que ces femmes n&rsquo;\u00e9taient en rien anonymes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quand l&rsquo;indigo devient un outil de r\u00e9sistance<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;histoire \u00e9conomique de l&rsquo;adire rejoint aussi, \u00e0 un moment cl\u00e9, l&rsquo;histoire politique des femmes nig\u00e9rianes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1944, l&rsquo;enseignante et militante Funmilayo Ransome-Kuti fonde \u00e0 Abeokuta un club de femmes qui deviendra, en 1946, l&rsquo;Abeokuta Women&rsquo;s Union. Cette organisation mobilise rapidement des dizaines de milliers de femmes contre une taxe impos\u00e9e par les autorit\u00e9s coloniales aux femmes, y compris les plus jeunes, ainsi que contre le contr\u00f4le abusif des prix impos\u00e9 aux marchandes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mouvement, rest\u00e9 dans l&rsquo;histoire sous le nom de R\u00e9volte des femmes d&rsquo;Abeokuta (1946-1949), aboutira \u00e0 l&rsquo;abdication temporaire du souverain local. Mais ce qui frappe particuli\u00e8rement, c&rsquo;est le r\u00f4le jou\u00e9 par l&rsquo;adire dans cette mobilisation : selon <a href=\"https:\/\/garlandmag.com\/article\/adire\/\">Garland Magazine<\/a>, Funmilayo Ransome-Kuti a fait porter le tissu comme un v\u00e9ritable uniforme aux milliers de femmes manifestantes, effa\u00e7ant visuellement la fronti\u00e8re entre marchandes illettr\u00e9es et femmes \u00e9duqu\u00e9es, pour pr\u00e9senter un front uni face au pouvoir colonial.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le v\u00eatement cessait alors d&rsquo;\u00eatre un simple v\u00eatement. Il devenait une d\u00e9claration politique port\u00e9e \u00e0 m\u00eame le corps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Trois techniques, un savoir-faire transmis de m\u00e8re en fille<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re chaque pi\u00e8ce se cache l&rsquo;une de ces techniques ancestrales, aujourd&rsquo;hui encore transmises de g\u00e9n\u00e9ration en g\u00e9n\u00e9ration :<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li><strong>L&rsquo;adire oniko<\/strong> : le tissu est ligatur\u00e9 avec du raphia, des graines ou de petits cailloux, cr\u00e9ant des cercles blancs sur fond bleu.<\/li>\n\n\n\n<li><strong>L&rsquo;adire alabere<\/strong> : des motifs sont cousus au fil avant la teinture, produisant des lignes fines et pr\u00e9cises.<\/li>\n\n\n\n<li><strong>L&rsquo;adire eleko<\/strong> : une p\u00e2te de manioc est peinte \u00e0 la main directement sur le tissu, servant de r\u00e9serve avant l&rsquo;immersion dans l&rsquo;indigo.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img fetchpriority=\"high\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire-1024x1024.png\" alt=\"Adire-le-tissu-qui-raconte-les-femmes\" class=\"wp-image-1566\" srcset=\"https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire-1024x1024.png 1024w, https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire-300x300.png 300w, https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire-150x150.png 150w, https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire-768x768.png 768w, https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire-12x12.png 12w, https:\/\/lafricaine.news\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/affiche-oshun-adire.png 1080w\" sizes=\"(max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le langage cach\u00e9 des motifs Adire<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque motif d&rsquo;adire, cependant, n&rsquo;est jamais purement d\u00e9coratif.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le V&amp;A cite ainsi le motif <strong>Ibadandun<\/strong>, qui signifie \u00ab\u00a0Ibadan est bonne\u00a0\u00bb en yoruba, et dont le dessin \u00e9voque les cinq piliers du Mapo Hall, un b\u00e2timent embl\u00e9matique de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le <a href=\"https:\/\/si.edu\/es\/object\/womans-wrapper%3Anmafa_96-1-20\">Smithsonian National Museum of African Art<\/a> conserve, de son c\u00f4t\u00e9, une pi\u00e8ce baptis\u00e9e <strong>sun bebe<\/strong>, \u00ab\u00a0soulever les perles de la taille\u00a0\u00bb : un motif qui fait r\u00e9f\u00e9rence aux perles port\u00e9es \u00e0 la taille par de jeunes filles lors de danses c\u00e9r\u00e9monielles pr\u00e9c\u00e9dant certains mariages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, regarder un adire demande un peu d&rsquo;attention. On ne voit plus seulement des lignes : on cherche leur sens, et l&rsquo;on devine, parfois, l&rsquo;histoire qu&rsquo;elles racontent.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;Adire, du bleu indigo \u00e0 toute une palette<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Traditionnellement, l&rsquo;adire n&rsquo;existait que dans les nuances de bleu offertes par l&rsquo;indigo naturel, plus ou moins profondes selon le nombre de bains successifs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 partir des ann\u00e9es 1960 que la palette s&rsquo;est \u00e9largie. L&rsquo;arriv\u00e9e de teintures synth\u00e9tiques r\u00e9sistantes au lavage, introduites notamment par des figures comme Betty Okuboyejo \u00e0 Abeokuta, a permis de d\u00e9cliner les motifs de l&rsquo;adire dans des couleurs enti\u00e8rement nouvelles : rouge, jaune, vert, orange.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces cr\u00e9ations multicolores, souvent appel\u00e9es \u00ab\u00a0kampala\u00a0\u00bb, restent d\u00e9battues parmi les puristes, certains r\u00e9servant strictement le nom d'\u00a0\u00bbadire\u00a0\u00bb aux pi\u00e8ces indigo. Dans la pratique, cependant, cette diversit\u00e9 est devenue la norme dans une bonne partie de la production contemporaine, au plus grand bonheur des femmes qui choisissent d\u00e9sormais une teinte selon leur humeur ou leur tenue.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Un d\u00e9clin, puis une renaissance<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Comme beaucoup de savoir-faire artisanaux, l&rsquo;adire a connu des d\u00e9cennies difficiles. L&rsquo;arriv\u00e9e de teintures synth\u00e9tiques de moindre qualit\u00e9, d\u00e8s la fin des ann\u00e9es 1930, a progressivement fait chuter la demande pour les pi\u00e8ces les plus raffin\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tissu aurait pu dispara\u00eetre. Dans les ann\u00e9es 1960, pourtant, un regain d&rsquo;int\u00e9r\u00eat a permis l&rsquo;\u00e9mergence de nouveaux motifs et de nouveaux usages, au-del\u00e0 du simple pagne traditionnel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des figures comme l&rsquo;artiste Nike Davies-Okundaye ont, depuis, activement pr\u00e9serv\u00e9 la tradition, notamment via son centre d&rsquo;art d&rsquo;Oshogbo, o\u00f9 elle continue de former de nouvelles g\u00e9n\u00e9rations aux techniques ancestrales de l&rsquo;adire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;Adire aujourd&rsquo;hui, des ateliers aux podiums<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cette transmission a port\u00e9 ses fruits. La cr\u00e9atrice Amaka Osakwe, fondatrice de la marque Maki Oh, a fait de l&rsquo;adire la signature de son univers, en l&rsquo;associant \u00e0 des silhouettes contemporaines. Selon la page officielle du <a href=\"https:\/\/www.lvmhprize.com\/en\/maki-oh\">LVMH Prize<\/a>, ses cr\u00e9ations ont notamment \u00e9t\u00e9 port\u00e9es par Michelle Obama, Solange Knowles, Beyonc\u00e9 et Rihanna.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D&rsquo;autres labels nig\u00e9rians, comme Lagos Space Programme et Orange Culture, ont depuis contribu\u00e9 \u00e0 ancrer le tissu dans la mode contemporaine internationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;adire ne se limite plus au pagne traditionnel. <a href=\"https:\/\/lifestyle.thecable.ng\/?p=400154\">The Cable Lifestyle<\/a> souligne son passage r\u00e9ussi vers le streetwear : vestes, ensembles, casquettes&#8230; port\u00e9 par une g\u00e9n\u00e9ration qui a fait de son h\u00e9ritage un vrai statement de style, sans jamais avoir besoin de le transformer en costume.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L&rsquo;Adire, un fil qui nous relie<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;adire n&rsquo;est donc pas qu&rsquo;un joli motif bleu et blanc. C&rsquo;est l&rsquo;histoire de femmes qui ont transform\u00e9 un savoir domestique en industrie, un tissu en outil de r\u00e9sistance politique, et une technique en v\u00e9ritable langage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est exactement cet esprit que nous voulons porter dans Oshun : c\u00e9l\u00e9brer la mode et la beaut\u00e9 africaines sans jamais perdre de vue les histoires, souvent f\u00e9minines, qui s&rsquo;y cachent. Une d\u00e9marche qui rejoint, une fois de plus, la mission que nous nous sommes donn\u00e9e d\u00e8s notre <a href=\"https:\/\/lafricaine.news\/en\/pour-toutes-sans-exception\/\">\u00e9dito de lancement<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne porte pas seulement l&rsquo;adire. On porte une histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>P\u00e9lagie BLEWUSSI<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des v\u00eatements que l&rsquo;on admire pour leur coupe. Il y en a d&rsquo;autres que l&rsquo;on regarde avant m\u00eame de les porter. L&rsquo;adire appartient \u00e0 cette seconde cat\u00e9gorie. Avec ses bleus profonds et ses motifs blancs, ce textile capte imm\u00e9diatement le regard. Pourtant, sa beaut\u00e9 ne tient pas qu&rsquo;\u00e0 sa couleur. 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